L’économie pour quelques privilégiés

De nos jours, l’économie est de plus en plus au service de quelques-uns. Les grandes entreprises, leurs managers et une petite élite de super-riches défendent avec toujours plus de voracité leurs intérêts pour accaparer de plus en plus de richesses. Cela nuit à la grande majorité. Le salaire de la plupart des salariés augmente à peine. Les places de travail ne sont plus aussi sûres que par le passé. Les indépendants ploient sous le poids des marges qui s’amenuisent et des exigences démesurées des banques et des bailleurs. Et, après le départ à la retraite, les rentes ne permettent pas de faire de gros écarts.

En même temps, de nombreuses personnes ressentent la pression de devoir produire encore plus pour générer des rendements toujours plus élevés pour la minorité privilégiée. Le stress augmente, le respect diminue et il reste peu de place pour l’épanouissement personnel au travail. Nous nous retrouvons dans une spirale infernale, dans laquelle nous devons arriver à produire toujours plus et de plus en plus rapidement – jusqu’à l’épuisement.

Dans l’économie pour quelques privilégiés, les besoins de la majorité passent régulièrement à la trappe. Parce que de tels comportements augmentent les bénéfices d’une élite, on spécule sur les marchés financiers sur le dos de la collectivité, on s’accroche à des sources d’énergie préjudiciables à l’environnement ou on produit du luxe extravagant pour les super-riches de ce monde. Dans le même temps, on n’investit pas assez dans la formation, les soins, les logements abordables, ni même dans les technologies de l’avenir. Parce que tout cela ne rapporte pas assez d’argent.

La politique pour quelques privilégiés

Tout comme l’économie, la politique est elle aussi au service d’un petit groupe de privilégiés. La majorité bourgeoise défend toujours les intérêts des grandes entreprises, des gros salaires et des super-riches. Elle élabore des lois taillées sur mesure pour leurs intérêts et diminue toujours plus leurs impôts – même si cela plonge les finances publiques dans une situation dificile. Les sou re-douleur de cette politique en faveur d’une élite sont la grande majorité de la population. En ficelant des paquets de coupes dans la formation, la recherche et l’infrastructure, les forces bourgeoises mettent en péril la cohésion sociale et notre prospérité. Elles acceptent que les salaires subissent une forte pression et que les caisses-maladie, les loyers et les taxes accablent toujours plus les ménages. Elles attaquent nos rentes et nos institutions sociales. En outre, elles empêchent une protection efficace de l’environnement.

Pour détourner l’attention de cette politique en faveur de quelques- uns, le camp bourgeois privilégie une logique d’a rontement. Il veut nous persuader que nous irons mieux si nous nous acharnons avec suffisamment de vigueur sur les étrangers, les plus faibles socialement ou l’Europe. Mais nous nous faisons du tort à nous-mêmes en cherchant à nous démarquer et à nous couper de nos voisins et semblables. Nous ne serons pas seulement isolés en tant que nation, mais craintifs, méfiants et insatisfaits en tant qu’hommes. Et le dénigrement constant des plus faibles fait de nous tous – quelles que soient nos capacités aujourd’hui – des victimes potentielles de l’exclusion sociale à l’avenir.

Pour une économie au service de tous au travers d’une démocratisation

Les intérêts de quelques privilégiés président aux destinées de la politique et de l’économie, parce que cette minorité a plus de pouvoir que la grande majorité. Grâce à un régime de propriété taillé sur mesure pour quelques-uns, les membres de la minorité ont − en tant qu’actionnaires et managers − le pouvoir de disposition dans les entreprises. Ils décident comment et à quelles fins nous travaillons. Avec leur richesse, ils ont les moyens de s’o rir des lobbies puissants pour tirer les ficelles des politiciens fantoches. Leur argent leur permet aussi – d’entente avec les groupes de médias, qu’ils possèdent dans une large mesure – d’in uencer l’opinion publique beaucoup plus significativement que toutes les autres forces sociales.

Ce n’est qu’en renforçant le pouvoir démocratique que nous fe- rons voler en éclat le pouvoir détenu par cette élite. La démocratie signifie que nous, personnes libres et égales, menons une vie autodéterminée, cherchons des solutions ensemble et prenons des décisions sur les a aires publiques en commun. La démocratie signifie faire confiance aux personnes et garantir à tout un chacun une place stable en mettant tout le monde sur un pied d’égalité – indépendamment du sexe, de l’origine, de l’orientation sexuelle, de la profession ou de la façon de penser. La démocra- tie ne tolère aucun privilège. Aucun droit de disposer des autres – qu’il s’agisse de groupes ou d’intérêts particuliers – ne saurait être accordé. Personne ne doit se soumettre. La démocratie est la promesse moderne que toutes les parties concernées pourront participer aux décisions. Ce sublime idéal n’est toutefois réalisable que si la démocratie englobe tous les domaines importants de l’existence. Tel n’est pas le cas aujourd’hui. Bien au contraire, l’économie présente un grand vide démocratique, dans lequel prévalent encore et toujours des rapports de force féodaux. Ici, ce sont les détenteurs du capital et leurs représentants dans le management et les conseils d’administration qui jouissent du pouvoir de disposer.

Nos élections et votations sont donc démocratiques parce que nous, en tant que citoyennes et citoyens, décidons d’une seule et même voix des projets politiques qui nous concernent toutes et tous. Nous créerons plus de démocratie une fois que nous nous prononcerons ensemble, que ce soit dans l’économie et d’autres domaines de la société où nous sommes aujourd’hui dans une large mesure tributaires des décisions de tierces personnes, sur les questions qui in uent sur notre vie. Dans le domaine économique, cela ne signifie rien d’autre que ceci: veiller à ce que ladite minorité ne décide plus toute seule. Car l’économie est une a aire publique.

Une économie démocratique ne détruit pas les marchés. Au contraire, elle permet à tout le monde de profiter de ceux-ci, parce qu’elle ne concentre plus le pouvoir entre les mains de quelques privilégiés. Seule une démocratisation nous permettra de nous assurer que l’économie est au service de nous tous et qu’elle ne profite pas seulement à une minorité. Seule une économie démocratique peut garantir le bien commun et une vie décente où chacune et chacun peut s’autodéterminer.

Les voies vers une économie démocratique

Il n’y a pas qu’un seul chemin qui mène à une économie démocratique. Diverses mesures peuvent réduire les privilèges de la minorité et accroître le pouvoir d’autodétermination de la majorité. La démocratisation de l’économie et de la société commence dans la vie quotidienne. Lorsque nous refusons la confrontation.

Quand nous nous organisons et assumons des responsabilités en commun. Lorsque nous exigeons le droit et exploitons les possibilités de participer aux décisions qui concernent nos conditions de vie. Que ce soit sur notre lieu de travail, à l’école de nos enfants, au home pour personnes âgées, en matière de consommation ou lors de l’aménagement de tel ou tel quartier. Vivre la démocratie, c’est s’engager ensemble pour uns cause allant au-delà du simple profit individuel, en faveur du bien commun. Mais on ne saurait toutefois bien sûr pas en rester là :

  • Une économie démocratique rompt avec le pouvoir des super-riches et des marchés financiers. Pour cela, on a besoin d’une redistribution de la richesse sociale – tant ici, en Suisse, qu’au niveau global. Les marchés financiers doivent respecter les règles de la société, et non l’inverse. Une réglementation bancaire efficace, des impôts sur la fortune, une taxe sur les transactions financières et une procédure d’examen transparente de produits financiers nouvellement proposés quant aux bénéfices pour la société sont des éléments centraux d’une économie démocratique.
  • Une économie démocratique investit dans l’intérêt public. Pour cela, on a besoin d’un système bancaire démocratique et de fonds d’investissement contrôlés démocratiquement. Ils garantissent le financement de projets durables socialement et écologiquement. Ils mettent à la disposition des PME des crédits avantageux, investissent dans des infrastructures et promeuvent les technologies de l’avenir. Les fortunes des caisses de pensions se trouvent aujourd’hui déjà en la possession de la majorité de la population. On a besoin ici d’une transition planifiée vers une logique d’investissements à long terme. Les possibilités de codécision déjà existantes des employé(e)s dans les caisses de pensions doivent être mises à profit et étendues plus activement.
  • Une économie démocratique fait participer les employé(e)s ainsi que la société civile aux décisions dans l’entreprise. Elle fixe des limites claires au pouvoir de disposition des gros actionnaires et des managers. Des réformes d’une plus grande portée transfèrent les entreprises entre les mains des employé(e)s. Pour ce faire, une partie des bénéfices est progressivement utilisée pour le rachat d’actions détenues à titre privé. Les entreprises du service public, notamment, doivent elles aussi – contrairement à ce qui se passe aujourd’hui – être structurées et dirigées démocratiquement.
  • Une économie démocratique encourage l’entrepreneuriat social et solidaire. Les conditions-cadres politiques pour les sociétés coopératives et d’autres entreprises progressistes doivent être améliorées de façon ciblée. Il faut établir des mécanismes clairs et aussi peu bureaucratiques que possible. Cela afin de rendre possible la transformation des entreprises en entreprises ou/et en sociétés coopératives autogérées en cas de fermeture de l’entreprise ou en l’absence de relève dans une entreprise familiale. Des crédits pour financement intermédiaire ou/et financement de départ doivent être mis à disposition à un tarif avantageux.
  • Une économie démocratique repose sur une organisation syndicale. L’organisation syndicale permet l’existence d’un partenariat social et de conventions collectives de travail. Ainsi, on s’assure aujourd’hui déjà que les quelques privilégiés ne disposent pas des employé(e)s comme bon leur semble. Les conventions collectives de travail constituent une assise sur laquelle une économie démocratique peut se bâtir. Mais elle doit aussi savoir la dépasser à plus long terme. Avec l’extension et l’ancrage renforcé de la démocratie, nous entendons transformer l’économie de l’intérieur. Nous voulons des entreprises qui cherchent à faire régner le bien commun, et non la maximisation des pro ts, et qui prennent des décisions allant dans ce sens – justement parce que les personnes concernées participent aux décisions.

La Suisse, la démocratie et la social-démocratie

En créant plus de démocratie, on ne fera que poursuivre une longue tradition suisse. La fondation de la Suisse moderne, en 1848, remonte elle aussi déjà à un combat victorieux contre les privilèges de la noblesse et en faveur de la démocratie. À cette époque-là, la Constitution fédérale garantissait à tous les citoyens masculins les mêmes droits pour la première fois.

Par la suite, on a aussi combattu pour les mêmes droits et la même liberté dans d’autres a aires sociales. À cet égard, la social-démocratie a toujours joué un rôle crucial. Elle s’est toujours xé comme objectif d’ancrer la démocratie dans le domaine social, autrement dit dans tous les aspects de la vie en société.

  • Avec les travailleuses et les travailleurs, elle a conquis de haute lutte, petit à petit, les droits politiques et sociaux qui ont amélioré la participation sociale de la majorité moins privilégiée de la Suisse. L’application du système proportionnel aux élections, en 1918, et l’AVS, en 1948, sont autant d’étapes décisives de ce combat victorieux pour plus de démocratie.
  • Grâce au mouvement féministe, en 1971, on a obtenu le droit de vote des femmes, et avec l’article constitutionnel intitulé « Égalité des droits entre hommes et femmes », en 1981, on a conquis l’égalité des femmes – et ainsi démocratisé encore davantage la Suisse.
  • L’esprit de fronde des mouvements sociaux à l’œuvre à partir de 1968 a apporté du dégel dans de nombreuses questions sociales et écologiques. La social-démocratie a pris acte des souhaits exprimés. La pensée critique, une formation libre et une vie où chacun peut user de son pouvoir d’autodétermination ont remplacé les conceptions morales contraignantes d’une élite ringarde, nostalgique du passé. La protection de l’environnement a mis un frein à la destruction de la nature par les intérêts particuliers, du moins dans certains domaines. Et, au plus tard avec la Loi sur le partenariat de 2005, l’engagement de longue date pour l’égalité des couples homosexuels et hétérosexuels a porté ses fruits.

L’histoire nous montre que dans ce pays, des hommes et des femmes ont depuis toujours fait cause commune pour lutter pour les mêmes droits et les mêmes libertés – et ainsi créer plus de démocratie étape par étape. Aujourd’hui, la démocratie politique commence à s’essou er. Le Parlement et les droits populaires, tels que nous les connaissons, peinent de plus en plus à trouver des réponses aux dé s d’aujourd’hui et à faire prévaloir l’intérêt général contre le pouvoir de quelques privilégiés. C’est pourquoi le moment est venu de franchir une étape supplémentaire et de lutter pour une extension et un ancrage renforcé de la démocratie. Pour une démocratie qui englobe aussi l’économie et la ramène dans la société.

Nous devons façonner la démocratie et la société de l’avenir en- semble. Il y a certes des exemples pratiques, des modèles et des idées, mais pas de plan directeur. Nous avons besoin de courage et d’une bonne dose de créativité pour explorer de nouvelles voies, pour concevoir de nouvelles formes et institutions de la participation démocratique et les faire devenir réalité. L’histoire montre clairement que tout doit s’acquérir de haute lutte et que rien ne tombe du ciel. De tout temps, les quelques privilégiés ont combattu le progrès. De tout temps aussi, l’indi erence et l’angoisse ont mis en péril le progrès réalisé. Il en ira de même à l’avenir. Mais nous pouvons atteindre nos objectifs en unissant nos forces.